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March 28, 2008

« Il ne suffit pas d’affirmer que la vérité est nomade, encore faut-il créer les conditions pour que sa mise en mouvement puisse se produire » : Entretien autour de la revue ATOPIA avec Emmanuel Alloa

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Propos recueillis par MATHILDE GIRARD pour Drôle d’epoque.

Mathilde Girard : Avec « Opus Communis », Atopia réalise son dixième numéro en ligne. Ce numéro permet, par le biais de différents textes autour de Maurice Blanchot et de la Revue Internationale, de revenir sur le travail de votre revue, et le choix de son support.
J’aimerais d’abord que tu reviennes sur les origines d’
Atopia. Comment le projet de cette revue a-t-il vu le jour ? Étais-tu présent lors de sa constitution ? Dans quelles perspectives fut-elle pensée ?

Emmanuel Alloa : La naissance d’ATOPIA a été un long processus qui a débuté autour de l’an 2000. Contrairement à ce qui se passe souvent lorsque naît une revue, il n’y avait pas à l’origine de ce projet un groupe qui aurait chercher à se doter d’un organe de diffusion. C’étaient plutôt des discussions éparses, menées entre plusieurs personnes à différents moments et en différents lieux en Europe. Ce qui rassemblait cette non-communauté, c’était avant tout un constat : de nouveaux cloisonnements étaient en train de se produire, un renfermement des savoirs au sein d’institutions universitaires et de ses publications était en cours, tandis que les revues critiques, qui avaient longtemps joué un rôle de relais, se voyaient contraintes à se soumettre aux règles de la diffusion médiatique ou à passer dans une sorte de semi-clandestinité. D’autre part, il y eut parmi ces personnes également plusieurs journalistes qui firent part de leurs préoccupations face au développement de leur profession : si l’on s’acheminait vers l’illusion d’une couverture globale de tous les événements en temps réel, en vérité les choses se présentaient bien autrement. Dans ce qui équivaut à une espèce d’autocensure, les médias dressent une cartographie exclusive des zones et des lieux d’intérêt qui laisse des pans entiers de cette planète dans l’ombre. Il s’agissait donc de créer un espace où d’autres événements pourraient être relayés qui redessineraient une contre-cartographie, un peu comme Deleuze et Guattari avaient, dans Mille Plateaux, écrit une contre-histoire. Il s’agissait de créer de nouvelles interfaces où des rencontres improbables entre ce qui ne peut pas normalement se rencontrer pourraient avoir lieu, entre des gens de terrain, des penseurs et des artistes, séparés par l’espace et par les langues.
Le support Internet ne s’est pas imposé tout de suite. Plusieurs d’entre nous, dont moi, avaient participé à la première vague d’effervescence soulevée par Internet en 1995 et nous avions été très déçus par la récupération économique et politique immédiate de ce qui était au début un projet un peu fou où nous nous sentions tous un peu comme des colons. Mais au beau milieu de ces réflexions encore très vagues autour d’un support possible vint le 11 septembre. Nous eûmes la sensation d’une certaine urgence : il fallait créer un support plus réactif, plus apte à encaisser les forces et à les redistribuer. C’est ainsi que sa solution électronique s’imposa.

Dans le texte que tu as traduit et publié, très beau texte de Maurice Blanchot sur la conquête de l’espace, il y écrit que « la vérité est nomade » ; et de fait, l’ensemble des intitulés des sujets sur lesquels vous travaillez, de même que les contributions, font part à cette vérité. Très concrètement d’abord, comment sont décidés les sujets des numéros de façon à pouvoir ainsi s’adresser et se déplacer au delà des questionnements souvent narcissiques ou endogamiques qui marquent la publication de nombreuses revues en France ? Également, par quels réseaux trouvez-vous et choisissez-vous les auteurs qui sont appelés à contribuer ?

Oui, nous avons en effet une très grande affinité avec le nomadisme blanchotien qui n’est aucunement incompatible – ces textes préparatoires pour la Revue internationale en témoignent – avec une réflexion très lucide sur les conditions matérielles de toute pensée critique. Car il ne suffit pas d’affirmer que la vérité est nomade, encore faut-il créer les conditions pour que sa mise en mouvement puisse se produire. Nous avons donc conçu ATOPIA non pas tant comme une succession de « numéros », mais littéralement comme un conglomérat d’ « îles » ou de « plateformes » qui émergeraient progressivement et qui constitueraient comme un archipel virtuel. S’il y a bien un fil chronologique qui indique l’ « émergence » progressive de ces îles, il y a également une infinité de liens latéraux entre ces îles qu’on ne peut anticiper. La série atopique ressemblerait donc plutôt à une spirale qui se développe. La réflexion sur des agencements nouveaux pouvant produire des affinités inopinées se prolonge également du côté des titres que nous donnons à ces « îles » à venir. En lieu et place de sujets qui sont en effet, comme tu dis, souvent endogamiques et qui trouvent leur écho dans des verbiages éditoriaux narcissiques, nous tentons de penser chaque thème comme une prospection de lignes de fuite le long desquelles se réorganisent certains discours et certaines pratiques existantes. Cela suppose de se situer d’emblée en dehors d’un contexte national particulier, en dehors d’un enjeu local. Chaque thème que nous choisissons doit ainsi avoir des résonances aussi bien au niveau théorique que pratique.
Nous nous efforçons, même si ce n’est pas toujours évident, d’organiser chaque thème en privilégiant à la fois la différence des auteurs (en regard de leur nationalité, de leur discipline, de leurs pratiques (écriture, vidéo, audio etc.)) et la cohérence du sujet. Et puis, il y a un autre élément essentiel dans notre dispositif : le traducteur, dont Blanchot disait qu’il est « le véritable écrivain de la revue ». Le travail de déplacement des savoirs repose avant tout essentiellement sur un transfert de langue. J’aimerais donc saluer ici le travail fantastique réalisé par l’équipe de traducteurs bénévoles qui font en sorte qu’un article ne puisse pas seulement être lu dans sa langue d’origine, mais dans deux, trois, quatre ou (dans le meilleur des cas) dans les cinq langues d’ATOPIA (anglais, français, allemand, italien, espagnol). Il serait bien évidemment impossible de publier ces différentes versions sur un support papier, à moins d’avoir une machine extrêmement lourde derrière soi. Mais si même Blanchot, Duras, Sartre, Enzensberger et Calvino n’y sont pas parvenus : comment pourrions-nous espérer y arriver ?

Cela nous conduit du côté du choix du support d‘Atopia. Aujourd’hui de nombreuses revues, parmi lesquelles Drôle d’époque, se confrontent à des difficultés financières qui engagent la réflexion sur le passage au support en ligne ; Atopia permet de penser, me semble-t-il, une publication qui travaille continuellement la question de son support, de sa forme, au sein même des sujets proposés à la discussion. Or la fonction du support, de la technique et de la diffusion (ou de l’adresse) est souvent ce qui reste insuffisamment élaboré dans le travail d’une revue. Pourrais-tu expliquer dans quelle acception de la technique, et partant de quelle identité à l’Internet Atopia s’est inscrite ? Avez-vous déjà pensé revenir au support papier pour certains numéros ?

Il est vrai qu’on observe aujourd’hui de plus en plus de revues passant d’un support papier à un support électronique. Malheureusement, cela procède rarement d’une décision programmatique, mais plutôt d’un choix par défaut. Car il faut bien le dire : une revue, c’est un dispositif qui demande non seulement une logistique redoutable, mais également des moyens conséquents qu’on ne mesure pas toujours lorsque l’idée est lancée. Comme d’ailleurs pour les petites maisons d’éditions, le problème principal pour toute revue me semble être celui de la diffusion. Internet paraît alors constituer une solution miracle : plus de problèmes de distribution, celle-ci se fait à coût quasiment zéro. Mais il est dommage que ce passage au support électronique ne s’accompagne que très rarement d’une réflexion sur le médium lui-même, sur ses possibilités, mais aussi sur ses limites.
De notre côté, nous nous sommes délibérément imposés comme principe de ne faire sur ATOPIA que ce que l’on ne peut pas mieux faire ailleurs, dans d’autres espaces et sur d’autres supports. Bien sûr, parfois nous sommes tentés de réunir les contributions de tel ou tel numéro et d’en faire un petit volume. Mais immédiatement la question se pose : dans quelle langue les publier ? pourquoi telle langue et pas une autre ? et quid des formats artistiques vidéo ou sonores qui ne pourront survivre qu’en instantanés figés sur du papier glacé ? Plusieurs institutions nous ont proposé de relayer nos numéros, de nous apporter un support logistique et financier (nous fonctionnons pour l’instant sans publicité aucune, en utilisant des programmes en licence libre et en fonctionnant sur une base entièrement bénévole, ce qui nous limite bien sûr aussi dans nos ambitions). Mais ce serait aller à l’encontre de notre manifeste. Nous sommes en quelque sorte prisonniers de notre propre principe… Et ce n’est peut-être pas si mal, n’est-ce pas ? En tout cas cela nous permet de ne pas surinvestir l’importance de la revue.

Comment écrit-on pour une revue en ligne ? Est-ce qu’écrire dans Atopia modifie ton mode d’écriture ? Comment imagines-tu vos lecteurs ?

La question de l’écriture en ligne est en effet très intéressante et, à ma connaissance, elle n’a pas encore été véritablement étudiée. Je suppose qu’une analyse systématique montrerait que la plupart des choses écrites pour Internet sont écrites plus rapidement, avec moins de soin, comme s’il s’agissait de prouver que les idées peuvent naître aussi rapidement qu’une série d’octets peut traverser l’Atlantique. La lettre imprimée jouit encore toujours d’un tout autre privilège et un auteur destinera généralement ses textes mineurs à une publication Internet, tandis qu’il gardera les textes qu’il considère majeurs pour l’imprimeur. Il y a toutefois un écart manifeste entre nos représentations et nos pratiques : on sait aujourd’hui que la plupart des gens se feront une idée sur tel ou tel auteur sur la base de ce qu’ils trouveront sur Internet. Il faut donc repenser sérieusement notre manière d’écrire en ligne.
Je ne suis pas du tout de ceux qui affirment qu’un jour le livre disparaîtra et encore moins le souhaiterais-je. Toucher une page, sentir le poids d’un livre nous fait prendre conscience du temps qui a été nécessaire à sa réalisation et ce temps a été comme consigné dans la matérialité de l’objet. Il nous reste toutefois encore à prendre conscience de la temporalité nécessaire à l’écriture en ligne. Certaines revues en ligne l’ont compris et ralentissent délibérément le débit pour revenir à une mise en page sommaire qui rappelle les débuts d’Internet. Wittgenstein préconisait d’ailleurs quelque chose de tout à fais analogue quand il expliquait dans ses carnets que son recours fréquent à des signes d’interponction n’a d’autre but que de ralentir la lecture.
Puisque tu m’interroges sur ma propre expérience, je dois dire qu’effectivement, on est contraint d’écrire autrement lorsque l’on n’intervient plus au sein d’un cadre bien précis, sans toutes ces références culturelles et sociales qui forment l’arrière-plan implicite de chacune de nos paroles. Mais Derrida ne nous a-t-il pas enseigné que c’est là le propre de toute écriture que d’être aveugle à sa propre adresse ? Toute écriture est un peu comme une bouteille à la mer. Les lettres qui nous viennent des quatre coins du globe, de Nouvelle-Zélande, du Pakistan, du Liban ou de Colombie, témoignent alors qu’un texte continue à mener une vie parallèle et à provoquer de nouvelles résonances.

Quelles seraient pour toi alors les différences entre la circulation d’une revue papier, que l’on consulte, que l’on échange, et la visite du site d‘Atopia par un lecteur. Le vocabulaire du téléchargement te semble-t-il convenir également pour une revue de philosophie ?

En publiant un texte en ligne, c’est comme si on versait un liquide dans un sol poreux. Quelques temps après, on peut se rendre compte assez clairement de sa distribution, de sa pénétration, de sa relance dans d’autres arborescences. Finalement, l’écriture en ligne nous met sous les yeux l’effet disséminant qui caractérise toute écriture.
Quant au téléchargement d’un numéro entier, en PDF par exemple, ce n’est là qu’une des solutions pour la publication d’une revue. De moins en moins de revues y ont d’ailleurs recours. L’utilisateur/navigateur veut être libre dans ses mouvements, tout comme le lecteur d’un journal ou d’une revue refusera de devoir lire une revue comme on lit un roman, c’est-à-dire du début jusqu’à la fin (et encore, ce n’est pas le cas de tous les romans, il suffit de penser à certains romans de Cortazár tels que Marelle). Une revue, en ligne ou sur papier, doit être à plusieurs entrées. Elle suppose une part plus active du lecteur.
Pour ATOPIA, nous sommes loin d’avoir utilisé toutes les ressources qu’offre le Net. Progressivement, nous aimerions nous éloigner de la forme statique qui reste calquée sur le modèle classique de la revue pour aller vers une plus grande implication des lecteurs qui pourraient poursuivre par leurs propres réflexions un texte publié.

Internet, comme support ou surface d’inscription, semble pouvoir donner lieu de façon exemplaire aux concepts de déterritorialisation, du Dehors, de la pensée nomade, de la communauté. Dans le texte que tu consacres à Blanchot à l’occasion du dernier numéro « Opus communis », tu tisses une généalogie de l’écriture collective qui va des Romantiques autour de l‘Athenaeum, au projet de la Revue Internationale. Atopia s’inscrit-elle selon-toi dans la continuité de cette généalogie du Dehors ? Penses-tu qu’Internet soit réellement un espace – au risque de devenir un lieu -, de pensée collective ?

Tu posais la question si l’on peut vraiment imaginer l’idée d’une revue philosophique téléchargeable. Or il faut bien dire que certains ne peuvent pas même concevoir l’idée d’une revue philosophique sur papier. Quelle serait sa vocation : « passer en revue » – comme dirait Blanchot – ce qui se fait en philosophie ? La revue serait alors une revue de philosophie, sur la philosophie, mais elle lui resterait extérieure. A quoi pourrait ressembler en revanche une revue philosophique ? Cela suppose sans doute avant tout de repenser le rapport de la pensée au temps, et donc aussi à son temps.
Peu de temps avant sa mort, Michel Foucault rappelait dans un entretien avec Gérard Raulet que le questionnement philosophique a subi une transformation décisive avec Kant. Les anciennes questions consistant à savoir ce qu’est l’homme, ce qu’est le monde, ce qu’est l’être ; toutes ces questions ne disparaîtront pas pour autant. Mais Kant, et après lui Fichte, Hegel, Marx, Nietzsche, Weber, en ajoutent une autre : Qu’en est-il de nous, actuellement ? Toutes ces questions, la question de l’homme, de l’existence, toutes ces questions sont désormais à poser dans leur historicité et dans l’actualité de leur époque, de cette époque qui est (ou faut-il déjà dire « qui était ») au centre de votre revue. Cette transformation trouve en quelque sorte son emblème chez Hegel quand celui-ci affirme que la prière matinale de l’homme moderne, c’est la lecture quotidienne du journal.
Pour autant, la pensée est plus qu’une simple réaction aux événements du jour. Hegel n’affirmait-il pas également, en évoquant la chouette de Minerve, que la philosophie arrive toujours en retard, après-coup ? Cet après-coup là est d’une autre nature que la postériorité du journal relatant l’ « actualité » de la veille. Il se rapprocherait peut-être davantage de l’inactualité d’origine qui caractérise cette forme d’écriture étrange qu’est la revue.
A mon sens, une revue devrait donc être non pas tant un pot-pourri d’amuse-gueules philosophiques, des hors-d’œuvres pour ainsi dire renvoyant à l’œuvre véritable, mais plutôt un espace privilégié pour réfléchir aux conditions dans lesquelles la pensée elle-même peut émerger. Et ces lieux se trouvent aujourd’hui de plus en plus souvent en dehors de la philosophie elle-même, mais peut-être qu’elles l’ont toujours déjà été. La pensée naît aux marges de la philosophie, au contact avec ce qui ne peut lui être intégré, avec le Dehors, si on veut vraiment lui donner ce nom. Mais en le nommant, en l’identifiant, on risque également de le réduire à un philosophème de plus.
C’est la raison pour laquelle ATOPIA n’est pas vraiment une revue de philosophie. C’est – au sens plein du mot dont il faudrait réhabiliter le sens – un site qui a plutôt pour objectif de configurer des plans, des surfaces, des plateformes d’où pourrait émerger la réflexion future. J’espère sincèrement qu’ATOPIA, dont la parole ne peut être – pour reprendre Blanchot – qu’une parole « en archipel », j’espère donc qu’ATOPIA ne soit pas un « lieu » de pensée collective, comme un politburo électronique ou un « think tank » virtuel promulguant une quelconque pensée unique. Mais les difficultés que nous avons à chaque édition pour tenir les deux bouts de la chaîne, pour intégrer tout ce beau monde, semble confirmer plutôt le contraire. (…)


Cet entretien est une contribution d’Atopia. Il est paru dans le dernier numéro de la revue Drôle d’Epoque à qui nous aimerions ici rendre hommage (n° 20, automne 2007, pp. 153-162). Tous droits réservés.

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