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October 10, 2008

rapport / relation

Filed under: Networks / Common(s) — Crosswords Print Issue @ 23:30

Wieviel Gemeinsames braucht eine Gemeinschaft ? Cette question, en droit posée dans toutes les langues possibles et tout au moins d’abord dans les principales d’Europe, me parvient en allemand. Je ne sais comment elle aura été formulée en français, mais je vois pour ma part une forte difficulté de traduction. « De combien de commun a besoin une  communauté ? » – voilà qui ne peut se dire. Nous n’avons pas de mot pour « le commun » – sinon dans quelques syntagmes figés du genre « le commun des mortels », où le mot n’a d’ailleurs pas le sens que Gemeinsames implique dans la question. Il faut y entendre en effet un « commun » comme qualité ou substance propre de l’être-commun ou de l’être-en-commun (la seule distinction de ces deux notions engagerait déjà tout un traité…).

Une approximation pourrait être : que faut-il de commun pour (faire) une communauté ? Cette forme préserverait au moins en partie le vrai ressort de la question, qui est : une communauté n’est pas faite seulement de réalité commune. Elle implique du non-commun qui ordonne, garantisse ou mette en oeuvre un « commun ». Elle implique donc qu’une communauté n’est pas identique à un être-commun, ni même à un être-en-commun, et qu’elle exige une réflexion sur ceci que le « commun » n’est pas de lui-même donné ni disponible.

Mais cette équivalence laisserait de côté la modalisation de quantité : « combien de commun ? ». La question implique alors que la communauté se compose comme un alliage, dans lequel le « commun » entrerait pour une proportion calculable. Que seraient donc l’autre ou les autres éléments de l’alliage ?

En vérité, la question révèle ainsi sa provocation. La communauté ne peut être composée de commun et d’autre chose. La communauté est tout simplement l’entéléchie du commun : son être en acte, effectif, accompli. Si on peut poser la question d’un « combien de commun », c’est parce que cette actualité est rien moins que douteuse. Le commun, par définition, n’est pas une substance, ni même une qualité. Il relève du rapport. Il n’est, si on peut parler d’être, que dans le co- ou le cum qui font partage – partition, répartition, échange. Le partage (l’ensemble ou l’avec) ne présuppose pas une substance commune : pour partager un bien, il faut que ce dernier soit présupposé commun, mais pour cela il fat précisément que cette communauté soit elle-même présupposée (par exemple, par une loi d’héritage, elle-même subordonnée à un système de parenté, etc.). Jamais aucun bien, objet, substance, suppôt, sujet, ni aucune qualité, propriété, attribut, prédicat, ne peut être reçu comme « commun » sans que l’antériorité d’une « communauté » ait été présupposée.

Cette présupposition exclut toute appréciation ou estimation d’un « commun » qui aurait à entrer dans la composition de la « communauté ». En un sens la communauté est universellement donnée comme l’être-ensemble de tous les étants. En un autre sens elle est toujours à faire comme cela même qui, à travers tout le donné des étants, n’est pas donné : leur coexistence et leur comparution, leur « commune » appartenance au monde. Mais le monde n’est lui-même rien de donné : il est le don de l’existence. Il n’est pas un « monde commun » des existants, il est ceci que les existants coexistent.

A contribution to the Crosswords print issue by Jean-Luc Nancy for Sens public, Lyon/France

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