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May 13, 2008

Se mettre en traduction

Filed under: Multilingualism / Territories / Migration — Multitudes @ 21:06

Par RADA IVEKOVIC

Pour CROSSWORDS et le congrès Eurozine 2008

Aucun doute sur le fait que la langue de l’Europe, comme toute langue au fond, est la traduction, et que les langues se portent et s’accueillent l’une l’autre. Le multilinguisme, avant d’être l’accès à plusieurs langues (mais qui n’a pas accès à plusieurs langues ? Dès qu’il y a langue, elles sont multiples), est l’accueil d’une langue par une autre et le fait que les langues se traversent. Un centralisme étatique exagéré, dont la langue est un instrument de coercition et qui est pouvoir de nommer, certes, a pu occulter cette évidence. Le degré de dimension policière de l’idiome dépendra de la politique de la langue et de la culture politique. Un centralisme étatique privilégiant non seulement une seule langue, mais aussi – par la télévision, les académies etc. – une particulière standardisation et un vocabulaire normé au dépens des autres, contribue particulièrement à, et fabrique, l’« incapacité » des générations à apprendre des langues étrangères et à s’ouvrir aux autres univers. La traduction entendue dans un sens large, contextuel plutôt que textuel, et entendue au sens politique d’une politique de la traduction, peut contribuer à désamorcer la violence qui elle, est toujours possible et n’est hélas pas le contraire de la culture. La solution n’est donc pas seulement d’apprendre plusieurs langues dont l’anglais (indispensable dans tous les cas en plus des langues locales), mais aussi de permettre, par des politiques culturelles et une éducation qui va devoir être, désormais et bientôt, libérée du carcan de l’éducation nationale, aux langues de mieux se traverser réciproquement. Les écoles et les universités qui comptent dans le monde forment déjà des élites transnationales et non plus simplement locales. Il ne suffira pas non plus de laisser faire traduire toutes les langues vers toutes les autres (le cauchemar de la bureaucratie européenne !), car cela risque à terme d’augmenter le bruit dans les tuyaux et d’emmêler les réseaux ; il n’y a pas d’égalité absolue entre les langues dans la mondialisation, et la multiplication mécanique des traductions qui prétendrait que toutes se valent risquerait d’assurer la saturation par la cacophonie. Il faudra prendre en exemple des situations (encore trop peu présentes en Europe occidentale) comme celles qui existent en milieu plurilingue (prenons l’Asie ou l’Afrique), où chacun parle et a l’occasion d’être exposé à une pluralité de langues, d’alphabets et de cultures à divers usages : la langue de sa famille, celle de l’école, celle de l’administration, celle des voisins, celle de l’ancien colonisateur s’il y a lieu ; et surtout à l’anglais. L’anglais mondialisé, qui est désormais un fait et ne pourra donc être éliminé par aucune volonté politique (mais pourra éventuellement être suppléé à terme par l’espagnol ou par le chinois!) tire sa force d’être à la fois langue locale et internationale. En France, par exemple, on n’est guère exposé aux autres langues, sauf peut-être à l’arabe dans la chanson ; mais on ne l’apprend pas vraiment, bien que ce soit une grande langue mondialisée à sa manière. En vérité, le lieu ne détermine plus la langue à l’heure des grandes migrations d’aujourd’hui. Là où le lieu la détermine encore à l’exclusivité, on est dans un tout petit endroit provincial qui ne soupçonne pas l’existence du monde. L’accueil des langues les unes par les autres devrait permettre de sortir de la seule perspective Nord-Sud au profit d’une perspective Sud-Sud, aussi nécessaire que peu reconnue. Au profit de toutes les perspectives d’ailleurs-vers-l’ailleurs. Les langues sont ici les médiatrices les unes pour les autres, parlées par des subjectivités individuelles et collectives qui ne se laissent pas définir par le lieu, ni réduire à des identités monolithiques. Comment communiquer entre le lapon et le maltais en Europe ? Il est clair que l’anglais ainsi que la traductrice qui s’y met en jeu seront déterminants, de même que le contact entre les personnes et les migrations – rencontres souvent en milieux tiers. Nous sommes aujourd’hui dans une impasse épistémologique et une crise cognitive (entre autres éléments de crise) dues à la non traduction des effets de la décolonisation et de la fin de la Guerre froide. Il reste certainement à décoloniser l’Europe. Les conséquences de l’après Guerre froide ont convergé avec les effets à retardement de la décolonisation. L’expérience de celles et ceux qui sont mis en situation de traduction, donne bon espoir que l’on puisse traduire l’étrangeté et éviter d’en être effrayés, car cette peur est source de violence.

Le projet doit être, dans cette politique de la traduction, de détacher l’identité de la langue unique. L’« identité » est quelque chose de provisoire qui tente infatigablement de s’imposer comme quelque chose de fixe, de stable et d’immuable. Or une identité est constamment construite, déconstruite, reconstruite, menacée. Les identités, figées ou fluides, ne se pensent que dans le cadre de frontières qui les délimitent et qui répondent à leur même description : une frontière est quelque chose de provisoire qui tente de s’imposer comme quelque chose de fixe, de stable et immuable. Tracer des frontières et édifier des identités est certes une stratégie de pouvoir, mais cela peut aussi être une stratégie de subjectivation en résistance ; de telles stratégies apparaissent – bien que différemment – aussi bien dans les tentatives de dépossession de soi que dans celles d’affirmation du sujet. Les frontières ainsi que les identités ne concernent pas seulement des territoires géographiques, les nations, les Etats, mais également d’autres espaces et dimensions, ainsi que le temps, l’esprit et la raison. Les frontières sont des opérateurs politiques. Elles ont une consistance politique quelle que soit la « dimension » dans laquelle elles évoluent. La signification d’une frontière puise dans tout ce qu’elle délimite, protège ou prétend représenter, y compris les identités. « Soft » ou « hard », les frontières et les identités traversent les individus, les collectivités, les embrassent et les dépassent, et invitent à la traduction/translation. La traduction peut alors être la négociation de la violence nécessaire à changer d’identité monolinguistique, à s’y arracher, à s’en construire une autre multilangue, à ériger ou abattre des frontières. Traduction contextuelle, s’entend, et non seulement textuelle. La traduction – c’est-à-dire la langue d’origine (qui n’est pas la langue dite maternelle) – est une traversée des frontières qui, elles, appellent (à) la traduction. Les frontières, passage des langues, sont également des modèles que nous devons étudier comme autant de formes du partage de la raison, puisqu’elles fonctionnent avant tout dans nos têtes comme des opérateurs de pensée. C’est bien en cela qu’elles sont politiques. La traduction sera alors à la fois inévitable et « impossible », en tout cas elle est toujours insuffisante. Essayons de comprendre comment les passages des frontières en tant qu’institutions se traduisent (de même que les frontières et les identités elles-mêmes) en pratiques individuelles ou collectives – sociales, culturelles, politiques, et de la main de qui ? Nous verrons alors peut-être l’autisme psychologique du monolinguisme, doublé d’une tendance totalitaire de la politique de la langue.

Il serait difficile de penser les « pré-requis communicationnels d’un espace public transnational ». En tout cas de les penser avant et en dehors des protagonistes transnationaux eux-mêmes. C’est dans le processus lui-même que tel sujet, pluriel, se construit et se donne les pré-requis. Mais il est certain que des « éducations nationales » qui iraient vers la transnationalité que par définition certaines d’entre elles ont beaucoup de mal à penser ; que des politiques culturelles selon lesquelles on intégrerait une humilité de la langue propre au profit des langues autres et où on apprendrait les langues étrangères (pourquoi certains pays y réussissent-il tellement mieux que d’autres ?) ; et finalement, que des politiques européennes (nationales et transnationales) qui reconnaîtraient le fait épocal des migrations de masse sans précédent, les prendraient en compte et les accepteraient – seraient parmi ces « pré-requis ». Et ce ne serait certainement pas ce que l’on appelle la communication, mais bien au-delà.

10/5/2008

Translation concerns, beyond languages, contexts and modes of life, experiences, acts, behaviours, and politics. They all call for translation. Such translation contributes to defusing violence, although there is no such thing as a zero degree of violence. The current cognitive crisis (epistemic violence; the arrogance of objectifying the “other”; closed and received histories; proclaimed truths etc.) with catastrophic consequences in international politics and in the social life of individual countries certainly has multiple origins. Translation in itself doesn’t guarantee anything; you need to have a politics of translation and a cultural politics first (besides a political project tout court, of course).


Ce texte est une contribution de la revue Multitudes. Tous droits réservés.

1 Comment

  1. […] Haciendo honor al título de este post, traduzco como buenamente puedo un texto de la croata Rada Ivekovic, escrito originalmente en francés y publicado en la revista-web Crosswords. […]

    Pingback by Política de la traducción - Quilombo — July 6, 2008 @ 18:41

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