crossXwords

November 3, 2008

post-exil / post-exile

La langue du survivant, la langue survécue:
Vers une littérature post-exil

Qui part en exil, porte son histoire dans sa langue. La langue devient alors la mémoire, la main, le regard, le chemin : elle devient sensible.

Qui part en exil, qui s’exile, veut survivre au désastre. A quelque chose à faire survivre au désastre.

Il y a une langue éveillée qui, regardant le désastre, se met tout de suite en danger d’être meurtrie. Cette langue, les yeux ouverts, se rend compte que le désastre engloutit toute langue encore éveillée.

C’est ainsi que la langue uniforme, la langue officielle, censure toute autre langue. Toute autre langue est condamnée à disparaître. C’est toute autre langue qui part en exil.

* * *

J’écrivais, donc. La littérature était mon métier. Mes textes paraissaient. Où ? En Iran, la Presse, les revues, les journaux… Avec le temps, je me rendais compte que des […] devenaient de plus en plus présents dans mes textes. Un jour, un ami poète, Ali Abdolrezaei, m’a envoyé son dernier livre, une moitié imprimée, l’autre écrite à la main. Puis, les quelques revues littéraires existantes ont cessé d’exister, puis, je ne devenais que des […], la page blanche, je la devenais.

En apparence, on parlait, on écrivait dans la même langue mais la langue commune ne nous contenait plus.

Mise en commun du hors du commun

Puis, la Presse, l’édition, les médias, nous ont exclus de toute page, de tout livre. La liste noire contenait nos noms : les noms à bannir, à éviter, à rayer. Ici, ce n’était plus Platon qui expulsait les poètes de la Cité (pour mieux les accueillir dans une cité idéale ?), mais un système…totalitaire. Venaient ensuite les autres jours, nos livres disparaissaient peu à peu des librairies, les maisons d’édition n’éditaient, ne rééditaient plus nos livres, préférant la paix au risque, les livres de cuisine à la poésie. Les nouvelles générations venaient au monde, nos œuvres n’étaient plus accessibles, nous étions inexistants : nous avons été effacés.

Ecrire, oui, la seule chose qui reste, lorsque tout manque. Nous manquions à nous-mêmes, nous nous manquions.

Précisément, c’est à ce moment-là que notre réseau se tissa sur les ondes du réseau mondial, l’Internet. Une existence conditionnée, virtuelle. Un choix par défaut : faute de papier, de financement, d’investissement, il y avait là quelque chose à sauver. Une écriture, et ses évolutions et ses agitations et ses éruptions. En somme, tout ce qui était passé sous silence, et pire, effacé de l’histoire de la littérature iranienne contemporaine. Le réseau, oui, nous l’avons expérimenté, une revue électronique a été fondée, des poèmes, des articles, des récits, des contributions de la part de ceux qui se sentaient privés d’un espace littéraire digne de ce nom, ont été mis en ligne. Cette expérience suit son chemin, se renouvelle, prend des envergures (publication de livre électronique), et réfléchit à son essence, une existence dans l’air, qui est libre et libérée, bien sûr, quoique la censure soit présente aussi sur Internet, nouveau moyen de chasser toute autre parole. Une existence donc fragile, par moment inquiétée : Quel avenir ? Quel genre d’archivage ? Quelle présence dans des librairies ? Quelle postérité ? L’existence flue ici et maintenant. Et après, comment, et qui, prendra le relai ? C’est à ces questions qu’il faudrait répondre.

Mais de quelle langue, de quelle littérature parlez-vous ?

Il est vrai, parler de la littérature iranienne contemporaine est la chose exotique par excellence. Il serait aisé de jouer sur l’exotisme même (comme pour les arts visuels, par exemple), aussi, il serait possible de rendre accessible cette littérature dans d’autres littératures, pour d’autres langues. Il faut préciser que la vie en exil transforme, manipule, influence, défigure, et possibilise la langue. La vie parallèle des langues offre un perpétuel échange, un passage continu d’une langue à l’autre : la langue d’hôte et la langue d’hôte. Le français rend possible cette non distinction, une non-différence, une non-séparation. Naît alors une langue, tout comme un enfant, métissée, hybridée d’une langue que l’on nommerait délibérément la langue maternelle et une autre, et peut-être une autre encore. C’est ainsi que les possibilités des langues s’additionnent. Une littérature post-exil surgit. La découverte de nouveaux espaces linguistiques et de nouvelles expériences, donne lieu à des œuvres uniques. Uniques, puisqu’elles sont le résultat d’un exercice patient sur la vie, c’est-à-dire, la littérature même.

Il y a des perspectives qui s’ouvrent. Une littérature post-exil, basée sur la multitude des langues et la dissemblance des espaces d’expérience est à venir.

Une littérature est née

En somme, la littérature post-exil ne s’efface ni dans la nostalgie d’origine ni s’intègre dans le paysage du pays d’accueil. Si elle existe, c’est par sa différence, si elle unit, c’est par son unicité. L’expérience littéraire du poète Ali Abdolrezaei est l’exemple par excellence. Une fois ses œuvres, ainsi que sa personne, censurées, il  a quitté l’Iran. Exilé en Europe (France, Allemagne, Angleterre), il a pu penser une nouvelle forme d’expression, déchaînée, libérée de la censure (religieuse, étatique), délivrée de l’auto-censure. Une expérience ancrée dans l’exil, où les potentiels poétiques sont nombreux. Cette littérature nous invite à penser à une nouvelle forme d’hospitalité. Non pas l’hospitalité de l’homme, mais l’hospitalité à l’égard de l’œuvre. Réécrire l’œuvre, ce qu’on appelle parfois la traduction, pourrait être une nouvelle forme de l’hospitalité.

Et je finis en réécrivant un récent poème d’Ali Abdolrezaei :

Quoi ?!

Qui ?!
Quoi est comment ?
Rien ne devient comment
Ce n’est rien

Moindre qu’un citoyen respectueux
A chaque voyage mettre un carnet bleu  dans sa poche
A chaque entrée au pays se justifier devant un bâtard
Par une petite explication donner la liberté à sa plume
Perdre la main
Ne prendre peur ni par soi ni chez soi
Nettoyer les lignes du poème de cette nuit
Boire du vin
Boire
Boire
Installer une nouvelle révolution sur la table
Et dormir
Dormir
Rooooooonnnnnnnfffffffffffffffffffffffffllllllllllllleeeeeeeeeeeeeeeemmeeeeent
Rêver son ronflement
Se réveiller un autre demain
Se relever
Ecraser une nouvelle trace des pieds
Dans un bordel puant se rouler sur le monde entier
Arriver aux portes dansantes
Rentrer de la boîte avec les disques emmêlés d’une petite mince
Puis
Chantant une petite chanson de merde
Mettre ses pieds au casino
Puis
Cul nu
Hurler à côte d’une chanson triste

Après ça ?!
Au milieu de toi-même tu es passant        ah la honte
S’isolant   se mettre à courir immédiatement
Averti par une dame
Ne l’entendre
Voler un bout du magasin
S’en fuir   fuir  fuir  fuir…
Et rien        rien              rien foutre      c’est-à-dire      quoi ?!

A contribution to the Crosswords print issue by Parham Shahrjerdi (text) and Ali Abdolrezaei (poem) for Poetrymag.

5 Comments

  1. […] فرانسه‌ی مقاله در این نشانی قابل دسترس […]

    Pingback by پساهفتاد » سرمقاله » La langue du survivant, la langue survécue - مقاله‌ای از پرهام شهرجردی — November 4, 2008 @ 03:26

  2. Peut-être c’est dans cette situation d’exil, de manque de territoire, que nous pouvons nous dépersonnaliser. Peut-être avec cela, nous pouvons trouver quelque chose au-delà du familial, du connu…

    Comment by andré magela — November 18, 2008 @ 14:15

  3. […] La langue du survivant, la langue survécue: Vers une littérature post-exil contriubtion au journal Corsswords : http://xwords.fr/blog/axis1/435  […]

    Pingback by OBLITERATURE » Blog Archive » La langue du survivant, la langue survécue — January 6, 2009 @ 18:14

  4. […] فرانسه‌ی مقاله در این نشانی قابل دسترس […]

    Pingback by ادبیاتِ آشوب » زبان آنکس که نجات می‌یابد؛ زبانِ نجات یافته — January 24, 2009 @ 23:33

  5. […] فرانسه‌ی مقاله در این نشانی قابل دسترس […]

    Pingback by زبان آنکس که نجات می‌یابد؛ زبانِ نجات یافته | مجله‌ی شعر — May 5, 2010 @ 22:49

RSS feed for comments on this post.

Sorry, the comment form is closed at this time.

Powered by WordPress