Traduire enfin l’Europe
Par GHISLAINE GLASSON DESCHAUMES pour Geste
A quoi sert donc de traduire ? Assurément, il s’agit de passage, d’ouverture dans un paysage, dont les conséquences ne sont pas anodines. Pour celui qui traduit, il s’agit de transférer, translater, faire passer, laisser passer, transmettre non seulement un texte, mais un contexte qui est lui-même en traduction. C’est faire entrer par effraction ou par invite le regard de l’autre dans sa propre langue et ses modes symboliques dans son propre champ de représentation. Pour celui qui est traduit, c’est accepter (plus ou moins) de voir son texte travaillé par la langue d’arrivée et le contexte d’arrivée dans un double sens de perte et d’enrichissement, en tout cas d’écart. C’est accepter le principe d’un déplacement, qui se veut aussi un rapprochement. Ni le traducteur ni le traduit ne ressortent indemnes et la langue elle-même en est modifiée. Traduire est un acte politique, où se mêlent le projet d’hospitalité et l’acte colonial par excellence de l’assimilation. C’est tenter de ramener l’autre à soi et l’y réduire en le traduisant selon son gré, par le choix de ce que l’on traduit et de ce que l’on tait, comme le firent les Européens avec les Mille et une nuits, ce paradigme de la posture orientaliste opérant à travers un processus de traduction. Mais traduire, c’est aussi accueillir, « mettre à disposition » ou en partage, dégager une voie/voix qui bénéficie aux deux parties (ou plus). Traduire, c’est briser la logique du centre et des périphéries, et renoncer à être le centre. (more…)